I. Extrait de Au bout du petit matin, vidéo, 2021

II. bilan semaine propédeutique pour un duo chorégraphique 2021

 PHOTOS : PREMIÈRE RÉSIDENCE DE CRÉATION à l’ENSA de Limoges en août 2021

Extrait de l’intervention de Laure Bréaud dans le cadre de l’école doctorale EHIC ( SHS UNILIM, janvier 2022)

Le « je » se met en scène, recrutant l’autre pour participer à la scène de sa propre opacité.

 J. Butler[1]

Je désire dire je danse, car dire je danse signifie ici pour moi « je suis ce que je danse. » Je désire danser pour que mon être entier soit dans cette danse. Au regard de ce que ma maladie[2] génère de gestes aléatoires, maladroits, imprévisibles, au regard, donc, de ces daimons dont la Science ne connaît pas l’origine et auxquels elle n’a pas donné de nom, les gestes voulus qui ne portent atteinte ni à mes deux jambes, ni à ma tête, ni à l’ensemble de mon corps, ni à aucune autre face de moi, sont un baume inénarrable, une jouissance intensive. Je fais de ce constat personnel un des postulats de départ de ma thèse de recherche et création initiée en janvier 2021 sous contrat doctoral à Limoges. 

Si mon désir de danse me permet d’entrer en amitié avec mes daimons, alors je peux réinvestir autrement les gestes de mon corps, ainsi que le récit de moi qui y est lié.

Par la mise en place d’un dispositif construit en triangle autour 

  1. de l’éthique de la vulnérabilité telle que décrite par J. Butler[3],
  2. des principes de ma poétique conçue dans le domaine des arts plastiques 
  3. de la subjectivité, de l’esprit critique et du professionnalisme de Michael Nana,

mon hypothèse est qu’on peut élaborer des modes opératoires permettant de mettre à jour un type de corps neuf. Ce corps, caractérisé par une puissance qui émerge d’une vulnérabilité entendue, se nommerait corps ébrieux, du nom stigmatisant d’un des symptômes de ma maladie. 

Corps ébrieux et corps autrement porteur de stigmates (celui de Michael Nana) composés l’un par l’autre porteront un potentiel fédérateur à des enjeux de luttes diverses. En faisant des interactions de nos deux corps le noyau d’une expression artistique transculturelle et qui jouent avec, ou se jouent, de nos stigmates respectifs, le pari est de parvenir à persévérer à plus grande échelle dans un type d’être et une forme d’expression éthique et populaire.

Michael Nana est danseur contemporain professionnel, et perfectionne sa pratique dans le cadre de la formation du CNDC d’Angers à partir de septembre 2021 pour trois années. J’écris a posteriori sous sa dictée : « Mon ambition est d’être mon propre boss. De ne plus avoir de compte à rendre, de compte à faire, pour vivre. En d’autres termes de n’être plus soumis et n’avoir plus personne sur mon dos qui me tienne par la paie, dont dépendent mes moyens de subsistance. J’aspire à être tranquille. Pouvoir pratiquer ma foi en paix. La danse est mon métier, mon moyen de parvenir à avoir la paix. »

Fondé sur une rencontre fortuite, nous avons intérêt l’un l’autre, car nous sommes l’un pour l’autre un moyen nécessaire pour accéder à notre fin. Il n’a jamais été question entre Michael et moi, de se cacher cet intérêt. Sans gommer les disparités radicales entre nous, nous sommes disposés à mettre en suspens nos jugements l’un envers l’autre. Nous sommes tous les deux conscients que nos jugements sont déterminés par notre culture, les règles que l’on suit, les normes morales de nos pays. Raison pour laquelle, pour nous donner les moyens de nous connaître, nous dialoguons, nous cherchons des supports de dialogues possibles. Nous nous présentons à l’autre, prudemment, à la frange de nos limites épistémologiques. Le point commun entre Michael Nana et moi-même, réside peut-être d’abord dans cette conscience vécue «des conditions limitantes qui nous façonnent»[4].

Faire avec l’inconnu et juger sur un mode de suspension les réflexions et les agissements de l’autre, en pratique et en théorie, en action et en dialogue, telles étaient les bornes qui jalonnaient notre route. Afin de travailler ensemble, nous avons fondé en 2015 à Paris notre compagnie de danse. Nous avons réalisé des vidéos de danse, filmées par Michael Nana au Burkina Faso et au gré de ses tournées, mises en musique  a posteriori par moi-même. La crise du Covid nous a freinés, moi sur le plan physique, et Michael Nana au plan financier, car il ne pouvait plus effectuer de tournée. Dans des conditions difficiles, il est parvenu en mai 2021 à être sélectionné à l’école du CNDC d’Angers, afin d’initier un cursus diplômant dans un domaine de la danse contemporaine orienté vers la réflexivité et les ponts entre théorie et pratique sous l’impulsion de son directeur Noé Soulier.

Ma thèse de Recherche et Création nous a donné l’occasion de mettre en place le cadre pratique d’une première séquence de travail à l’ENSA en août 2021. Inspiré d’un des principes de ma poétique, le thème de la semaine était :  faire du corps un outil à sa mesure. L’intervention et la présence de Louise Martinie, étudiante en troisième année à l’ILFOMER[5] qui initiait son mémoire sur l’activité artistique et le corps cérébelleux durant cette première session a participé à faire des usages de mon corps la pointe du compas autour duquel tournait notre travail. 

Les questions que se posaient Michael Nana étaient les suivantes : Que peut faire un danseur d’un corps aux incapacités motrices telles que celles de Laure ? Comment mettre sur le devant de la scène des incapacités considérées, au regard d’une matrice prévalente de normes sociales, comme des inaptitudes ? Comment caler des séquences construites autour de mouvements imprévisibles ? 

De mon côté, au fur et à mesure de la semaine, je m’interrogeais : Si le bénéfice curatif de la danse, chez les personnes en situation de handicap, n’est plus à remettre en cause, en quoi notre démarche, sans rien renier encore à présent des pratiques de l’art thérapie, vise-t-elle un autre but ? Comment trouver un équilibre quand le thème de la semaine consiste à mesurer à quel point mon corps est imperformant, et à quel point, a contrario, le corps de Michael Nana est performant ?

Cette semaine nous a permis d’approfondir trois axes, et d’évaluer comment nos corps pouvaient l’un par l’autre, se mettre en action 

  • Le dépassement d’un système de relations verrouillées :

Nous avons construit une relation qui se distinguait des systèmes de relations verrouillées par des enjeux économiques et migratoires telles qu’ils se manifestent habituellement dans le milieu de la danse contemporaine[6]dès lors qu’un des acteurs de la relation vient d’Afrique de l’ouest, et que l’autre est une Française. Nous y sommes parvenus grâce à l’exercice de notre regard critique inscrit dans un cadre complexe qui rejouait nos capitaux respectifs et où nous étions tous deux, mais pour des raisons distinctes, en situation relativement précaire. Notre discipline critique, nos efforts réflexifs à penser notre travail étaient un des pôles de la semaine. 

  • Le soin au centre

Dès le deuxième jour, nous cherchions à inventer une forme expressive à partir d’une éthique du care, construite pour partie sur une connaissance du corps par un danseur, par une soignante, et par une soignée en capacité de produire un discours critique sur sa pathologie.

  • Une poétique altruiste

Dans le cadre de ma thèse, un des enjeux de cette semaine était de soumettre aux autres les principes de ma poétique, et d’évaluer dans quelle mesure se vérifie l’hypothèse selon laquelle ces principes ne perdent aucun de leur mordant ni de leur pertinence à l’épreuve de l’autre, se vérifie. Ma poétique ouvre-t-elle à l’autre ? Moi à lui, puis lui à moi. Et, comme une onde qui se propage dans différents milieux, nous à eux. 

(…)

M. Foucault, cité par J. Butler à la fin de son ouvrage sur le récit de soi, définit ce qu’est faire de l’art : « Utiliser un mode de subjectivité produit lorsque les conditions limitantes qui nous façonnent se révèlent malléables et réitérables, lorsqu’un certain soi risque son intelligibilité et la possibilité de sa reconnaissance dans une tentative pour exposer et pour expliquer les façons inhumaines dont l’humain continue à être fait et défait. » 

Par Michael Nana, mes conditions physiques cataloguées limitantes se révèlent malléables, réitérables. Les conditions matérielles et économiques limitantes de Michael Nana parviennent, grâce à mon capital économique et social, à se transformer. En racontant à l’autre notre récit de soi avec ses discontinuités et ses opacités en tâchant de suivre les règles d’une éthique de la vulnérabilité, que nos pratiques corporelles incarnent, nous tendons chacun à la reconnaissance d’une subjectivité éprouvée. 

Ce désir conscient et exploré grâce à l’autre, est peut-être un des désirs qui sous-tend la plupart des éthiques connues. Raison pour laquelle notre propos et nos actions ont vocation et seront, probablement, reprises, transposées, imitées, par d’autres.

Perspectives : résidence et enseignement

 Deux nouvelles résidences sont prévues jusqu’à juin 2022.

Les acquis de Michael NANA dans le domaine de la danse contemporaine et des chantiers éthiques, politiques sociales qu’elle ouvre, font écho à la recherche que Laure Bréaud approfondit dans le cadre d’une charge d’enseignement en STAPS L3 ( spécialité activité pratique et adaptée -santé). Le handicap est bien loin d’être un frein au projet, il est un outil heuristique tant dans le domaine des discours que peuvent être amené à avoir Michael Nana et Laure Bréaud que dans celui de la création.

La pédagogie transdisciplinaire et travaillé par l’idée de CORPS CONTRAINT est un territoire sur lequel Michael Nana va construire une intervention d’une semaine, à destination d’une vingtaine d’étudiants de l’ENSA  de Limoges en février 2022. 

Cette expérimentation pédagogique est un modèle apte à être décliné dans différents milieux et espaces dans la mesure où la flexilibité de la parole se marie à la rigueur de principes éthiques, lié aux théories du care.

De nombreux temps de travail et temps d’échange avec des publics les plus divers possibles seront nécessaires pour donner au duo NABRÉNA O l’élan, la scénarisation et l’espace ajusté à même de construire l’archétype d’une inclusivité belle et bonne, tant da l’action que dans la réflexion.


[1] J. Butler, Le récit de soi, PUF, 2007, Paris

[2] Je suis atteinte d’un syndrome cérébelleux. Pour connaître cette maladie rare :  https://www.frcneurodon.org/comprendre-le-cerveau/le-cerveau-malade-et-ses-maladies-neurologiques/le-syndrome-cerebelleux/ À noter que mon syndrome cérébelleux ne fait pas partie des familles de syndromes cérébelleux référencées par la médecine.

[3] J. Butler, F. Worms, Le vivable et l’invivable, PUF, 2021, Paris

[4] J. Butler, Op.cit.

[5]Institut des sciences de la Réadaptation : https://www.ilfomer.unilim.fr

[6] A. Desprez analyse à partir d’une enquête sociologique menée dans le cadre de sa thèse, les relations constitutives du champ de la danse contemporaine entre la France et l’Afrique.

A Desprez, Se faire contemporain, Publication de la Sorbonne, Paris, 2016

chansons illustrées :

exemple : le deuil d’amour

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