thèse de rcherche-création


La Poétique de corps ébrieux se fonde sur deux réflexions, l’une énoncée par W. Marx au sujet de l’importance de la place du corps dans la Poétique d’Aristote (Marx, 2015), l’autre sur le développement que P. Bourdieu propose de la célèbre formule de Durkheim « L’art est une pratique pure sans théorie » (Bourdieu, 2002). Comment, en tant qu’artiste, tirer parti de ces deux analyses ? Peuvent-elles éclairer ce qu’un artiste peut dire de ses manières de créer, quand celles-ci nécessitent pour exister de se retirer de « l’ordre de la langue » (Canut, 2021) ? Poiein signifie faire, et les artistes devraient peut-être s’en tenir à leur pratique, sans se risquer à la glose.
La présente thèse de Recherche-création est un jeu sérieux qui explore comment faire du discours sur sa pratique artistique une force et un allié, non seulement pour persévérer dans son champ, mais aussi pour que d’autres s’en nourrissent. Comment une exploration de ses gestes d’artiste peut-elle devenir une démarche qui concerne et engage les autres, ceux qui ne partagent pas nos enjeux ?
Mon entreprise est marquée par des « savoirs incorporés » (Ville, Fillon et Ravaud, 2020) déterminés d’une part par les effets d’un handicap d’ordre neurologique et de l’autre par le mélange de savoir-faire acquis dans l’enfance. Pour parvenir à apprivoiser ma « démarche ébrieuse » et « l’explosivité de ma parole » (termes neurologiques), j’ai approfondi les notions d’altérité, de dialogue, et la force spécifique de l’amie en tant qu’altérité idéale. Enraciné dans le personnel et dans « la singularité extrême » (Marx, 2023), cet approfondissement m’a conduit à fréquenter, par l’écrit et par la pratique (performances, ateliers pédagogiques) des « bords au-delà duquel la pensée se brise » (Schwab, 2010). C’est sur ces bords qu’œuvres, liens avec les vivants et écriture se sont amalgamés et ont pu faire d’une thèse de Recherche-création, la Poétique de corps ébrieux.
soutenance
» Bonjour,
Je vous remercie chaleureusement d’être ici, maintenant, j’ai un peu du mal à y croire même.
L’exercice de la soutenance tel que je l’ai compris consiste à répondre et à échanger au sujet de points précis de ma thèse tout en donnant un panorama intelligible à un public divers.
J’entreprends cet exercice sous la forme convenue d’une lecture assise, après avoir imaginé des nombreuses alternatives où nos corps sont bien moins figés, où penser poétique et corps ébrieux est synonyme d’un faire concret pour tous, mettre en mouvement les corps entiers, qu’on soit émetteur ou récepteur de paroles.
Mais j’ai déjà la chance d’être accueillie ici à Paris et je ne me suis pas risquée à abuser de l’hospitalité de l’établissement qui nous accueille en réclamant un espace plus adapté à l’expérience esthétique et au dialogue, sillons de ma recherche-création. Faut-il regretter de ne pouvoir déployer mes huit grandes peintures sur bois, mes collines de dessins, mon attirail pédagogique ? Non, je ne le crois pas car ce manque nourrit l’espoir d’une suite à venir dans un espace adapté.
J’actualise ma poétique de corps ébrieux dans un espace assez contraint, certes, mais par les précieux biais que m’offrent vos présences et particulièrement, chers membres du jury, vos lectures, votre participation. Je suis profondément honorée d’une part d’avoir été suivie soutenue et accompagnée tout au long de ma thèse par la co-direction apaisée et solide de François Coadou et de Bertrand Westphal, et d’autre part, d’avoir été lue si attentivement par les membres de mon jury.

Comment reprendre la plume et qualifier de nouveau ma thèse de Recherche-création, après avoir été aussi attentivement lu ? Etre lue, et savoir comment ont été prise mes œuvres – avec égard- modifie considérablement mon regard.
Ma première visée lors de cette prise de parole est de vous expliquer le point de départ de ma thèse de Recherche-création et son point d’arrivée, marquées sur cette image par la gravure numéro 1 et la gravure numéro 2.
Puis j’évoquerais les deux sources de ma thèse de Recherche-création, l’amitié et l’altérité.
Je développerais ensuite très brièvement le contenu de mon essai. Je complèterais cette synthèse de schéma et de tableaux témoins de mon tâtonnement à avancer pour définir l’objet et le sujet de ma recherche, à la fois côté université, et côté école d’Art. Je ferais suivre ces chiffres et ces dessins qui ne peuvent rendre compte de la vitalité de mes activités et des manières dont ils ont pu nourrir mon avancé, de documents photographiques de quelques uns des ateliers pédagogiques menés toujours à plusieurs, dans mes institutions d’accueil et hors les murs.
Je finirais mon exposé en évoquant quelques prémisses du livre de dessins titré l’Amicale, que chacun des membres du jury a reçu et qui constitue l’œuvre d’art pivot de ma thèse de Recherche-création. J’essaierais, lors des échanges qui suivront mon exposé, d’utiliser des pages de ce livre qui est un abécédaire, comme tremplin propre aux types de réponse qu’on pourrait attendre, dans la discipline de recherche-Création.
En guise de point final je poursuivrai la gravure des lettres grecs du mot conversio que je suis en train de graver sur la table de travail de ma poétique.
Un mot sur ces deux planches de chênes que j’appelle table de travail. J’ai commencé à y graver une fresque sans début ni fin au lendemain de la signature de mon contrat. En gravant, je cherchais le sens du mot « corps ébrieux », un sens au-delà du domaine médical duquel il ressortissait, caractéristique et singulier à ma pratique artistique tout autant qu’aux mouvements de mes pensées. Les premières modalités de recherche qui s’imposait à moi sans que j’y puisse y réfléchir consistait à camper une fresque sans début ni fin, peuplé de figures inspirés d’imaginaires dionysiaques et russes aux échelles diverses. C’était durant les premiers mois de l’année 2021. En 2024, j’ai confié ces planches à des enfants armés de pinceau, de rouge de jaune de vert et de bleu lors d’une des séances de ma première séquence pédagogique à l’école Montmaillet et au stade Beaublanc de Limoges. Au lendemain des envoi postaux de ma thèse, j’ai repris cette gravure, comme une partie d’échec qui avait été mis en suspend. A moi de jouer ! Etre à présent au travail sur cette gravure fait s’entrecroiser dans une conscience et un ravissement nouveau le jeu, le dialogue, l’apaisement paradoxal du jamais fini, le plaisir de la table. Dessus, dedans, tout autour, mon corps ébrieux fait de cette table sa poétique. Mon amie Dorothée viendra documenter ce moment, indiquez moi en levant la main si vous ne souhaitez pas apparaître sur les photos. Mon fils Valdo et mon amie Clem enregistreront durant ces quelques instants des vidéos diffusées en direct, auquel je l’espère Vero Leduc et Sara Houle auront accés. Mais avant ce moment poïétique, je lirais quelques mots.
J’ai débuté mon entreprise doctoral en tentant de comprendre les raisons de la violence que j’éprouvais intensément lorsqu’il me fallait décrire ma pratique artistique. Etre doctorante en recherche-création devait me permettre une approche ajustée, non conflictuelle voir fructueuse de la pratique sur la théorie et vice-et-versa. Mon entreprise balança entre une errance théorique relativement solitaire et marquée par le deuil, en quête de la distance critique adéquate pour dire mon travail, des étapes pédagogiques interdisciplinaires et un flot continu de productions peintes, dessinées et filmées, apparaissant ici et là, apparentes ou souterraines.
Je m’engageais dans l’entreprise doctorale de Recherche-création avec le désir de trouver mes moyens propres pour penser ce qui me semblait que j’étais la mieux placer à penser : ma pratique artistique, ce qui occupait la majorité de ma vie. Faire une thèse de Recherche-création me poussait à m’interroger sur une conciliation possible entre deux modes d’être, deux pratiques distinctes déjà avant toute chose par l’usage et la place du corps qu’elles me semblaient supposer : d’un côté des activités où les mouvements et la sensation d’un engagement du corps, de contact sensible, sont perpétuels et semblent infiniment variés, de l’autre, des activités où la lecture et l’écriture immobilise le corps, le cloue a son siège et à des manipulations monotones.
Atteinte d’une pathologie neurologique inconnue, ces deux états du corps imposé par les usages de deux pratiques me sautaient d’autant plus aux yeux que chez moi, l’un exigeait pour se faire que je chasse l’autre. Sinon je perdais la boule, ou plus sérieusement, je perdais l’équilibre et me mettais en danger. En 2021, lire et écrire nécessitait que je muselle ou corrige drastiquement ce dont je tirais parti dans le domaine artistique : ma vision double, mes gestes maladroits, mon déséquilibre continué me permettant à brule-pourpoint d’éviter la chute. Je parvins année après année à trouver les modus vivendi pour que cohabitent deux activités où voir, écouter et toucher, exercer sa motricité fine exigeait des compétences parfois contradictoires. Entre maîtrise, rééducation, organisation d’un côté et désordre, instant et adaptation bricolée de l’autres, je pus trouvé mes repères, faire -poiétiquer- et écrire grâce aux forces de l’amitié et l’élan généré par la puissance des effets de rencontres variés et renouvelés. Le soutien de mes directeurs et de la cellule handicap de l’université de Limoges me furent précieux.

À une pratique ardente de la gravure, puis du dessin et de la peinture, j’associais les vertus d’un dialogue amical que j’entretenais avec Sasha Vydrina, amie linguiste avec qui je partageais de très nombreuses et intimes expériences tant sur le plan professionnel que familial. Mon amie régulait la charge trop désorientante et les bruits de mon corps dans mon travail doctoral, participant ainsi à traduire la Poétique de corps ébrieux. Mon entreprise poétique est apparue dès son commencement comme une chose commune, et le corps ébrieux un bien commun situés entre deux amies de mondes distincts : celui de l’art et celui de la linguistique, éloigné de toute pathologisation. Durant le premier été de mon doctorat nous avons approfondis, aux heures de sieste des enfants, notre faire en pensant. La complémentarité de nos gestes quotidiens renforçait la concentration et les trouvailles que nous convoquions pour dialoguer ensemble. De ces prémisses rien n’advint, car mon amie se suicida à la fin de cet été.
Grâce à la force d’autres amitiés, des amitiés fragiles et neuves, accueillant mon dénuement et ma rage, ce rien se transforma : de rien vide de substance, il devint rien source de persévérance.
Peut-être aurais-je du m’aventurer d’avantage sur le chemin de la construction d’un appareil critique pour appréhender le concept de poétique et celui de corps ébrieux, travailler à mieux discerner des généalogies d’autrices et d’auteurs et des cartes plus complexes autour des concepts que je tirais presqu’exclusivement de mon propre fond ; mais le trauma généré par le suicide de mon amie, c’est-à-dire l’intensité de cette expérience de creux brutal m’a poussée à m’accrocher comme on s’accroche parfois trop vigoureusement à une rampe de peur de tomber, aux quelques auteurs dont j’avais avec elle discuter. Ce fut peut être un mal pour un bien : aurais je eu le temps en quatre ans, d’élaborer cartes conceptuelles et généalogies pertinentes ?
William Marx fut, d’ouvrages en articles, une source vive qui entretint toujours à bon escient ma démarche, qu’elle fut pédagogique, interdisciplinaire, au stade, à l’université ou à l’école. Je fus d’abord amené à avoir comme objectif de thèse de recherche création d’écrire une poétique axé autour de mon corps à la suite de la lecture d’un article écrit en 2015 par le professeur de littérature comparée au sujet de la catharsis aristotélicienne et de la place du corps dans la Poétique. Puis, au cours de mes années de doctorat, son savoir gai, son tombeau d’Œdipe, sa vie de lettré et sa leçon inaugural au collège de France cadrèrent toujours avec justesse mes expériences. Je pus poursuivre et répéter jusqu’à les bien comprendre ces lectures tout au long de mon parcours, car aucun propos, aussi érudit soient-ils, ne passaient à la trappe le sensible du corps de celui qui écrit et de celui qui lit. Un corps déterminé par l’étrangeté, qui se tient à distance de la fixité et de l’identité stable, toujours ouvert et curieux, désirant sans danger. L’écriture et le propos de William Marx m’aidait à aller de ce que je comprenais à l’étranger que je ne connaissais pas, ne connaissais plus ou connaissais mal, légèrement et avec passion. C’est en me plongeant dans certains des livres de W. Marx que je pus m’ouvrir à ma disposition littéraire, mise au placard depuis mes études à l’école des Beaux-arts de Paris. Sans cette disposition, je n’aurais pu écrire. Je n’aurais pu affronter l’exercice d’aujourd’hui. Mais c’est seulement en accolant à cette disposition un désir de transmettre que mon savoir-faire littéraire peut persister, s’affiner et s’améliorer.
Si le plaisir retrouvé lors de certaines lectures soufflèrent sur les braises d’un savoir-faire, bien singulier, mal orthographié souvent, pleins de registres tout emmêlés, de chansons de toutes les époques, et me permit de traduire par écrit l’ébrieuseté de mes gestes, les efforts à transmettre ma pratique dans des contextes différents furent capitales.
A l’ENSAD, Je me présentais aux étudiants en tant qu’agent-double (enseignante et étudiante, fragilisée par la maladie et nourrie par elle), perdue dans l’entre-deux : entre la Faculté et l’École d’art ; et entre le fait d’abonder dans un dialogue réglé e texigeant pour penser et le fait de dialoguer très librement comme c’est souvent le cas dans les écoles d’art. Je déclinais l’expérience lors de six ateliers, construits autour de deux thèmes. D’une part : éprouver le déséquilibre, d’autre part, faire corps et faire œuvre ensemble dans un contexte peu lisible.
Au fur et à mesure des ateliers, je m’éloignais de plus en plus de l’agenda et des préocuppations pédagogique de l’école mais je pus tout de même toujours travailler avec des étudiants. J’étais un éléctron libre, discret et isolé, une paradoxale monade ne cessant d’approfondir son conatus avec l’exterieur.

Apres une exposition hors les murs institutionnels où furent réalisé deux performances avec des étudiants et des enfants, je pris le large en 2024 en choisissant pour récepteurs et acteurs de ma thèse une classe de CM1. En racontant ma thèse aux enfants, certains écrous sautaient : penser et faire en mouvement pouvait se faire sous le regard des enfants et dans des espaces relativement adapté et dégagé, en interdépendance.

Une fois débarrassée des encombrants empêchant de passer fluidement de la pratique à sa verbalisation autrement dit de la poïétique à la poétique, je conçus à partir de septembre 2024 la forme finale de ma thèse de Recherche-création, en me fondant sur trois points :
- un panel d’exigences émises par des institutions supérieures exigées pour les thèses de Recherche-création,
- les contingences matérielles ( c’est-à-dire de pouvoir envoyer ma poétique par la poste)
- la force que me donnaient d’adresser mon travail aux membres de mon jury .
Le corps ébrieux fut de 2021 à 2024 une chose commune, entre moi mon ami morte, mes amis vivants, et les enfants. Comment créer, entre mes nouveaux destinataires et moi-même, ce corps ? Comment inciter, proposer et attirer par la lecture et des contenus compactés dans un coli, des lectrices et des lecteurs à entrer un peu dans une danse ébrieuse ?
Ma thèse de recherche création s’est finalement composé de trois éléments matériels. Un mémoire proprement dit de 196 pages, comportant une partie réflexive et une partie création, un livre objet de dessins fait de trois recueils et intitulé L’Amicale, une clé USB enfin, intitulée Codex numérique, présentant plusieurs vidéos qui complètent mes propos au sujet de Sasha Vydrina et son travail en Guinée, et sur mon travail pédagogique avec les enfants.
Pour des raisons techniques je ne peux absolument pas diffuser des extraits de mes vidéos ce qui aurait peut être pu être l’expérience esthétique la plus complète à vivre poue appréhender un instant ma Poétique. J’évoquerais donc pour finir mon exposé mon livre de dessin l’Amicale, réalisé à 14 mains et édités à neuf exemplaires à l’ENSAD en mars 2025.

À partir de septembre 2024, je réalisais une série de gammes dessinées, reproduisant des
images de captures d’écran des vidéos, ainsi que des photographies de mes ateliers pédagogiques réalisées au cours de mes trois années doctorales. Après les devoirs familiaux, reprises invention, improvisation se mêlaient inextricablement dans une série de trente-six dessins. Je consacrais à chaque atelier six dessins. Dans chaque dessin, je travaillais à mêler cinq pistes, tracées par des outils différents : fusain, crayons de couleurs, stylo d’encre noir, fil rouge et petite figure collée, le fantôme de mon amie, représentée comme une poupée à la jupe de feutrine bleue. Trente-six dessins pour acquérir des techniques neuves, ou éveiller d’anciennes habitudes du corps.
De série de six en série de six, vole et se désespère mon amie Sasha représentée comme une petite poupée et un ange, figure inspirée du souvenir laissé par la lettre d’adieu que mon amie laissa à son domicile. Lorsque mon amie Sasha rédigeait sa thèse sur la langue kakabé en 2015, nous avions imaginé refaire un abécédaire en langue kakabé, plus vivant que celui des missionnaires, le seul qu’avait pu utiliser mon amie lors de cours d’écriture et de lecture qu’elle faisait auprès d’enfants lors de ses séjours au Fouta-Djalon. Nous voulions faire un abécédaire à destination de ceux qui parlent la langue kakabé, en filiation avec son dictionnaire209, mais peut-être plus adapté, beau et pratique. En me remémorant ce projet, j’ai découpé auprès de mon enfant des lettres grouillantes de figures et de formes que nous laissons sans noms, des formes et des figures qui peuplaient peut-être, malgré l’éloignement entre ton histoire et la mienne, ton pays et le mien, ta langue et la mienne, des cauchemars communs. Effrayés des remous provoqués par l’observation de ces lettres exécutées sans les avoir reliées à mes gammes dessinées, je décidais d’en faire une relique à protéger et à préserver, avec les moyens du bord. C’est en tirant les fruits de liens amicaux toujours vifs que je pu donner à mon abécédaire la forme protectrice adaptée, et soutenir de part et d’autre l’abécédaire mort-né. Sollicitant six amis pour répondre à mes gammes dessinées sur un format similaire à celui que j’avais utilisé, je pu flanquer mon abécédaire de deux cahiers labiles et divers, où se racontaient ma recherche pleine de dialogues.
Gianni , mentor et ami artiste de la première heure, m’offrit six dessins réponses.Clémentine et Zeqing, sources de jouvence de mon corps ébrieux, participèrentégalement en réalisant une série et en confectionnant l’objet éditorial, du gaufrage à la couture des reliures. Zhuang Zhuang et Yichuan dessinèrent et peignirent deux séries.Mingfei, collègue doctorante de littérature comparée rencontrée en 2023, m’offrit d’entourer les lettres de ma relique de poèmes composés en français puis traduite dans sa langue maternelle, le chinois.
J’ai effectué ma poétique de corps ébrieux relativement en marge des entreprises de Recherche-création, et ce n’est qu’à la toute fin de mon parcours que je suis parvenue à articuler ma démarche et mes questionnements spécifiques à ceux d’autres artistes ou chercheurs. C’est qu’il m’aurait été impossible de plus ou de mieux insérer mes réflexions et mes questionnements aux enjeux de courants de recherche-création avant d’avoir passé de nombreuses étapes mêlant reconstruction et reprises, et de déblayer les arcanes d’une discipline qui unissait en un trait un monde de l’art et un monde scientifique, sans plus de précision souvent. Maintenant affermie par la production d’un écrit, d’outils œuvres objets à même de soutenir mon propos encore parfois balbutiant, avec autour de moi un groupe nébuleux, amical et engagé, je suis prête à échanger, à partager, et d’abord avec vous. La soutenance de ma poétique de corps ébrieux représente une première porte.
Je vous remercie et vais me mettre à l’ouvrage. »
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Photographies de Dorothée Davoise, ENSAD 2025
cinq principes pour la poétique de corps ébrieux, première recherche
précis poétique et manuel
Je suis partie du constat suivant : les expériences de peintre, de pianiste, ou de sportif se distinguent d’abord par le cadre ou ces activités s’insérent, les enjeux auxquelles elles sont soumises, les acteurs qu’elles font intervenir.
J’ai mis en fonction de ce constat mon expérience actuelle de vie.
Dans mon expérience corporelle actuelle, les gestes d’expériences vécues se chevauchent , et sont parfois identiques. Ces gestes portent en trace des savoir-faire et des savoirs incorporés de disciplines diverses. Je peux organiser en cinq procédures ces séries de gestes, amalgames de vécus, de savoirs incorporés et d’élaborations cognitives.
Je discerne chez moi cinq procédures qui visent à construire mes identités . celles de femme créatrice en situation de handicap maîtresse d’elle-même.
Ces cinq procédures relèvent des techniques de soi qui constituent selon Foucault le terreau de la gouvernance de soi (Foucault, 2001, p.1032).
Dans le cadre de mon métier d’artiste plasticienne, ces procédures se muent en principes poiétiques qui soutiennent et conditionnent mes gestes de créatrice.
Ces principes mènent, si je m’efforce de les transmettre, à des règles éthiques permettant d’envisager la possibilité d’une vie collective équilibrée et juste pour une diversité de corps. Comment passe-t-on de techniques de soi aux règles éthiques ? Mes techniques de soi s’ancrent dans la rencontre de l’autre ( deuxième principe), la connaissance et l’approche critique des règles (troisième et quatrième principes), l’appréhension de ses propres limites par le retour critique ( premier principe).
Le premier principe consiste à trouver la panoplie d’objets techniques ajustés à son corps fluctuant. Il s’agit de trouver l’objet technique qui peut réparer et renforcer les vécus douloureux, traumatiques, et de les diluer dans des ressentis corporelles de muscles actifs.
Cette idée m’est venue en mettant en regard le Roi des singes et son bâton magique à l’article de la sociologue M. Winance « Mobilité en fauteuil roulant : processus d’ajustement corporel et d’arrangements pratiques avec l’espace, physique et social »
Le Roi des singes possède dans la mythologie populaire chinoise un outil à sa mesure. Cet outil, un bâton, s’ajuste au corps du roi singe. Le corps du roi singe peut être minuscule ou aussi grand qu’une montagne. Son bâton s’adapte parfaitement au corps. Le bâton du roi singe est le nec plus ultra de l’outil.
Comme nous le rappelle le sociologue Tom Shakespeare, Le corps de l’être humain peut aussi passer par différents états au cours de sa vie. Mais auprès de lui, ni armes ni outils ne s’adapteront à lui par magie. Si nos corps changent, les objets techniques de notre environnement ne sont pas le bâton du roi singe. Comment les adapter à nous ? Comment faire sien des objets inadaptés, ou mal adaptés ? Ces questionnements rejoignent la problématique que traite la sociologue M. Winance quand elle interroge le rapport intime de la personne à son fauteuil roulant.
Selon l’autrice, c’est grâce au savoir-faire qu’on a de son fauteuil qu’on peut élargir le script de base du fauteuil. En évoquant le script du fauteuil roulant, Winance se réfère à un article de la sociologue M. Akrich qui évoque le script ou la partition propre à chaque objet technique, partition qui définit certaines configurations du monde physique et social, attribuant des rôles à certains types d’acteurs.
M Winance évoque l’ajustement, ensemble d’actions qui mettent en place des savoir-faires incorporés mais qui reste souple, malléable à l’environnement.
Quand on envisage les outils comme « des objets techniques qui définissent dans leur configuration une certaine partition du monde physique et social, attribuant des rôles à certains types d’acteurs, » [1] il apparaît que l’outil peut potentiellement conditionner le corps de l’usager.
Le deuxième principe décrit la dynamique pédagogique à l’œuvre dans l’acquisition d’une pratique artistique, philosophique ou sportive.
Je conçois ce principe comme un triangle dont les trois points sont : la mimesis aristotélicienne, la praxis à l’œuvre sur un plateau de rééducation, entre soignants et patients, ou entre patients ,et la composition musicale dite par tuilage.
Les gestes du peintre qui va sur le motif pour copier la nature sont des gestes aux rythmes et à l’intensité diverses, qu’on peut entendre rentrer, caresser ou lacher le support. Si le rythme est différent, les mouvements de lâcher et de reprises, de ponctuel pression, d’attente du kairos du kinésithérapeuthe qui accompagne son patient à apprivoiser son corps suivent le même dispositif que le peintre qui tente d’accompagner les mouvements de la Nature.
Le tuilage est une technique de chant vocal. On parle de tuilage lorsque plusieurs chanteurs chantent à tour de rôle, et que le chanteur qui prend la suite du premier répète les dernières syllabes du premier chanteur. Ainsi il n’y a jamais de pause dans la diction et le rythme.
Le troisième principe s’inspire de la technique de défense en triangle plat au basket.
Cette technique permet de gérer une diversité de corps en mouvements sans perdre ni ses repères spatiaux et ses objectifs. Au basket, le joueur doit être en mesure de voir à la fois le joueur qu’il marque et le porteur de la balle. Cela oblige le défenseur à ne pas regarder directement celui qu’il marque. Le défenseur doit être capable de passer d’un champ de vision périphérique à un focus précis.
Cette attitude est comparable à l’inattention participative que le théoricien de la performance Richard Schechner utilise pour décrire l’attitude du public d’un rituel.
Richard Schechner observe que Le public d’un rite est en mesure d’apprécier à la fois le spectacle qui a lieu, la performance des interprètes, tout en accomplissant une activité plus ou moins en lien avec le rite. Dans quel mesure on voit, on comprend, on lit l’action qui se déroule ? Cette question a-t-elle lieu d’être, si la perspective adoptée est, non celle de la production ou de la critique, mais concerne le spirituel, le curatif, ou dans le cas du basket, le jeu sportif ?
En m’appuyant sur ce principe, je me maintiens en sécurité en flottant dans un environnement mouvementé, et en me focalisant sur mes appuis ou sur des objets ancrés au sol.
Le quatrième principe vise à mettre en ordre les acquis et expériences liés aux trois premiers principes. Il est fondé sur la musique. Une musique envisagé selon V. Jankélévitch comme sciences des intervalles et systèmes.
La musique telle que le ja concois et telle que je l’aime dans la mesure ou elle me fait du bien et m’aide à vivre est un système qui organise le divers.
La musique est un système qui organise la diversité, la disparité, les corps fluctuants. Qui l’organise selon une mesure, une tonalité qui ne modifie pas l’essence des différents éléments. Ce système se nomme mash up aujourd’hui
“La technique du mash-up[2] caractérise par un montage de citations tirées de pistes sonores non modifiées. Le mash-up envisage une production finie comme comme un maelstrom d’autres chansons ,
Le collage est la déconstruction sont bien sur des processus de création dans les arts visuels qui se réfèrent à ce mode de composition. Mais l’effort pour reprendre n’est pas le même. La musique, en reprenant un air, réincarne, rejoue à nouveau frais dans le temps et en passant par les corps. Le collage passe une fois dans le corps du créateur, puis il ne passera plus que par les yeux.
Enfin, le cinquième principe, point terminal d’une gouvernance de soi accompli, se réfère au conatus spinoziste. Le conatus peut être envisager comme le désir de vivre, ou de persévérer dans son être. Mais cette persévérance, selon l’éthique de Spinoza, ne peut se déployer sans se combiner de manière complexe aux conatus des autres vivants. Les mécanismes des être humains ont pour origine les passions élémentaires, et tous l’enjeux des sociétés humaines est de trouver les modus vivendi des conatus entre eux.
Le conatus doit se décliner chez moi en régime ébrieux. C’est l’objectif que je me propose d’atteindre, dans le domaine de la gouvernance de soi, dans celui de la création artistique et dans le domaine de l’éthique. En mettant en action mes principes ;, d’abord à une échelle individuelle, puis à une échelle collective, enfin dans un cadre public, je vise à agir politiquement en faisant fructifier certains aspects vulnérables de mon être.
Ces cinq principes associés les uns aux autres constituent un chemin de convalescence, de renforcement et de création. Pour mettre en action cette théorie, j’ai besoin de mon corps, d’un espace et d’un collectif.
[1]Madelene Akrich, « Comment décrire les objets techniques », Techniques et Culture, 9, 46-64, 1987
[2] Boone C.E. Mashup : history, legacy, esthetic, Sous la direction de James Buhler, Austin, University of Texas, 2011, 181 p.
démons du stade et Jeux ébrieux, dernières recherches
jeux ébrieux
Jeux ébrieux est la dernière » pratique » de mon doctorat de recherche-création : dans une institution où mon handicap et mon statut de doctorante a donné lieu à une situation d’isolement, j’ai voulu prendre le contre pied et m’insérer dans un tissu sociale adaptée, dynamisant, dont je pourrais participer au mouvement. J’ai conçu, fédéré et organisé une journée d’activités artistiques interdisciplinaires avec deux classe de CM1 et une équipe, dont j’ai « recruté » les membres au fur et à mesure de mon doctorat.
les productions audiovisuelles de la journée sont utilisées dans ma vidéo « Codex numérique »
Les démons du stade
J’ai inséré dans le cadre des Olympiades culturelles une pratique pédagogique et artistique cruciale à l’avancée de ma poétique que j’ai pu mettre en oeuvre avec le soutien d’une équipe dont les membres ont participé à ma performancxe et exposition doctorale » Aristote Kakabé » et la maîtresse des écoles N. Perrier.
mon doctorat.
extrait des démons du stade analysés :
« … De poteaux inévités en marches accostées de biais, mes efforts à interroger et à tester les paramètres les plus adéquats à la transmission d’une perte collective vers une poétique à venir, auprès d’un corps et d’un état de corps déjà toujours là en puissance, mais peu dicible, m’ont-ils donner, entre 2020 et 2023, matière à faire poétique ? Ai-je matière, dans ce qui a été produit durant ces ateliers, à décrire des gestes ébrieux ? N’ai je pas, majoritairement, été trop éprouvée des « à côté » de la création pour avoir pu conditionner un état que je parviens seulement aujourd’hui, à pointer précisément ? Les émotions, révolte et colère, au lieu de me décourager à agir, ont nourries ma persévérance.
Ma formation au basketball m’a probablement appris à engager des phénomènes physiologiques déclenchée par une émotion à l’action et non à l’arrêt, vers un ou des objectifs de mouvements. Les plaisirs à être instruites qu’ont induit de nombreux pédagogues ( infra) m’ont donnés accès à la déléctation, un ravissement né dans l’enfance, mais voisin de la déléctation célébrée par le vieux Nicolas Poussin . Perdue dans les limbes où me conduisaient ma fureur et mon état d’abandon, me conduisant certes à agir, mais toujours avec pertes et fracas, je pus encaisser et progressivement concevoir un atelier où l’ébrieuseté n’avait aucun costume importable à revêtir pour être, aucune parade et aucune formule imprononçable que j’aurais du mettre en œuvre, donner en gage, pour me faire être. Je fus mise ébrieuse à coup d’expériences intermédiaires ( entre l’esthétique, le sport, l’éthique et le politique, le soin) et interminables induite par l’enfant dont j’ai la responsabilité. Je me suis repérée en m’absorbant sans y penser dans le plaisir des expériences quotidiennes, dont j’ai la chance de ne presque pas avoir à me battre pour en jouir comparé à la globalité de l’humanité), construites avec mon enfant. La capacité de ces plaisirs à se relier à tant d’expériences vécues diverses, dont les points communs sont si peu aisés pour moi à discerner, ont en tout cas nécessité tant d’heures besogneuses, à « épeler comme un écolier […] « les moyens termes » ( en notes cours sur l’immédiat, première partie) de ma pratique artistique et de ma vie ( voir infra) m’éveillait à une ébrieuseté non risqué de corps. Mon enfant est le parangon d’une altérité ébriante, une altérité qui rend ébrieux autant que vertueux : autre devenu (im)parfaitement autre à sa naissance, Valdo était autant bénéficiaire de mes soins que donneur de soin exemplaire pour moi, dont l’attention et le regard ne me déstabilise jamais. Don et réception du soin se confondent ainsi, depuis les premiers jours de Valdo, au cœur de chaque action ayant lieu entre nous. Certes, il est aisé d’interpréter en termes de « fibre maternelles » ce que je décris, mais il s’agit de bien autre chose : d’une puissance dont la force repousse mes parois, amplifiant les effets de ce que je sens physiologiquement, de mes perceptions auditives par exemple, mais également des parois qui entourent ce que je pense. Conçu en ces termes dès Aristote kakabé, la présence, le dialogue, les actions de mon fils calibrèrent mon entreprise de poétique de corps ébrieux. En actant, au travers d’Aristote kakabé, les effets de la puissance vitaliste ( en note définition de vitalisme sur crisco :une force vitale irréductible) et vertueuse générée par la vie des enfants, (bien différente des effets de persévérances généré par l’amour et la colère) je pris la mesure de la force de l’enfance sur la disposition que je cherchais à qualifier, les actions que je désirais mener.
Lundi 18 décembre 2023, je rencontrais la maîtresse de la classe de CE2 de mon fils. Il fut très vite évident que nous nous entendrions bien, grâce aux affinités communes que nous devions bien rationnellement supposées, ayant comme repère le comportement de mon fils, notamment au sujet des remarques qu’il avait pu faire au sujet du handicap, abordé en classe. Par ailleurs, l’habitus déjà sportif de Valdo, me semblait être apprécié selon une mesure qui se rapprochait de la mienne par N. Perrier. Et en effet, en tant qu’ancienne basketteuse semi-pro, N. Perrier avait un plaisir tout particulier, et moteur dans son métier, à faire pratiquer toutes sortes de sports aux enfants. Et à utiliser l’activité sportive comme un socle pour les ECM (éducation civique et morale) particulièrement efficaces. Lors de cette première rencontre, elle me proposa d’intervenir dans la classe au sujet du handicap, sur la base d’une ou de plusieurs interventions structurant la séquence handisport qu’elle avait planifié pour la fin de l’année scolaire au stade de Beaublanc à Limoges. Envisagée d’emblée comme une occasion d’approfondir ma thèse de recherche-création, je proposais à N. Perrier de raconter ma thèse. Ma thèse racontée aux enfants, telle fut le défi que N. Perrier acceptait en toute confiance qu’il se déroule dans et avec sa classe. D’emblée, la perspective de cette intervention, où je n’étais soumise à aucun enjeu financier ni à aucune pression de l’ordre de celles que je subis en enseignant le handicap à la Faculté des sciences de Limoges fit de l’école élémentaire un territoire exceptionnel. La division du temps moins saccadé qu’à l’université, les pauses et les moments de transition d’une activité à une autre envisagés par N. Perrier comme pour moi en tant que moment essentiel car garant d’un fonctionnement collectif avec le moins de heurts possibles m’offrirent une assise précieuse. Je me saisis de cette organisation du temps – et de l’espace- comme d’une perche dont je savais par expérience la nécessité pour moi. Bien plus évident à formuler que dans les différents contextes pédago-artistiques de l’ENSAD, le problème à résoudre pouvait être énoncer ainsi : comment fixer, donner à voir, ou a entendre, ou à sentir comment corps vie et œuvre s’imbriquaient en moi ? Ou comment se faisait la construction du corps ébrieux ? Comment parvenir, dans le cadre d’une expérience collective et par le biais d’une évocation pour des enfants de huit ans du concept de handicap, à me faire être selon mes termes (corps ébrieux) ? -Termes dont je ne voyais pas l’utilité à être prononcé devant les enfants, heureuse de ne demeurer pour eux que « la maman de Valdo », une identité vaste autant que précise .
L’environnement de la classe, le rythme, l’enfant peu construit, toujours affamé, une faim entretenue par une institutrice attentive, ont été les moyens pour que mes actions s’accomplissent ébrieusement, de parler ébrieuse, d’être en geste corps ébrieux. Je me présentais telle que je me trouvais être hic et nunc, en ayant enfin la possibilité de poser le bouclier et le casque de la vigilance. Je savais d’expérience que faire le récit de soi en public était une activité qui transformait facilement l’espace e – en scène d’interpellation , occupée et animée par les autres. Mais la présence et le regard des enfants orientaient mes efforts à être ébrieusement disposée. Face à mon fils et à ses pairs, libre d’être accompagnée en fonction de mes besoins, j’envisageais sereinement d’être, dans la classe de CE2, un corps ébrieux, quoique sujet responsable (la maman d’un enfant). Ainsi, malgré des obstacles matériels tels des escaliers sans rampe ou une assise mal adaptée, j’étais dès le mois de février avide de braver « la menace d’une dissolution du je que le fait d’agir pouvait précipiter » (Le Récit de soi, Butler, 85) et qui aurait annuler mes efforts de transmission. Contrairement à mon enseignement malheureux du handicap en STAPS, endosser la responsabilité de produire un discours cohérent au sujet du handicap ne passait pas par la maîtrise de soi mais par le fait de s’exposer volontairement en tant qu’être vulnérable, sensible et désireux de procéder à une transmission qui devait passer par l’intelligibilité du discours, mais pas que. Malgré une innénarabilité certaine à faire le récit de soi sur lequel j’achoppais depuis trois ans, il me semblait, d’abord et avant tout par la marge de liberté que m’offrait N. Perrier, pouvoir dire ce que je voulais dire. L’autre participait activement à cette scène ou je jouais avec ma propre opacité. Ce jeu relevait des nombreux défis dont les règles étaient édictées par ce devenant autre qu’était mon fils. Je parvenais en outres outre à me projeter dans cette nouvelle aventure, non pas en cataloguant les acquis de mes expériences doctorales, mais en recrutant des anciens d’Aristote kakabé à finir la partie.
Retour sur Aristote kakabé
Dans Aristote kakabé, malgré les ténèbres de mes explications et leur surgissement souvent impromptu, je jouis d’un accompagnement dont je sortais indemne et renforcée. Forte de ce constat pratique, je décidai d’emblée de concevoir ma séquence pédagogique grâce et avec ceux dont les effets sur moi mobilisaient des ressources de persévérance et de plaisir. Ces effets ne me permettaient a priori pas de résoudre les difficultés que je rencontrerais dans ce nouvel exercice pédagogique, mais, si ce n’est de les voir, mes compagnons m’écouteraient toujours les leur décrire. Alexandre T., Zhuang Zhuang W., Yixuan S m’accompagnèrent, munis des gestes propres à leur discipline. Je fus de ce fait en mesure de me saisir au mieux de la liberté offerte par N. Perrier. Zhuang Zhuang W. et Yxuan S. vivent et étudient depuis deux ans à l’ENSAD Limoges. Originaires de deux provinces différentes, ils se sont rencontrés en Chine et Yixuan S. est arrivée en France une année après Zhuang Zhuang W. J’ai d’abord sollicité Zhuang Zhuang W. pour qui la pratique sportive est fondamentale dans la construction de son identité d’artiste. Travailler ensemble semblait couler de source. De plus, Il fut possible d’insérer mon projet de séquences pédagogiques dans le cursus scolaire de Zhuang Zhuang W. (en tant que stage) ce qui me permit d’assurer, sur un plan administratif du moins, des avantages à cette expérience. Il fut évident qu’Yxuan S. pouvait bénéficier aussi de ces avantages, du fait des difficultés scolaires qu’elle rencontrait, crées par les gouffres paralysants qu’un mauvais apprentissage d’une langue étrangère avait ouvert chez elle.
En prenant appui sur l’expérience de la mort et du deuil nous servait de zone commune de partage, à peine troublée de mots, apaisante. Les échanges d’expérience que j’eu avec Zhuang Zhuang W. à propos de l’enfance et de la pédagogie me permirent d’orienter les deux premières séances de la séquence pédagogique. En me décrivant l’apprentissage du ping-pong en milieu scolaire, et celui de la peinture et du dessin au sein des institutions équivalentes à nos écoles supérieures d’art, Zhuang Zhuang W., et Yixuan S., également formée au dessin et à la peinture de style académique occidentale (réaliste), me permirent de construire mes premières interventions : la virtuosité de mes amis et l’habitude à performer par le dessin en public pouvaient constituer un pôle de fascination, de méditation ou de rêverie bienvenu auprès des enfants. J’avais également comme allié le professeur de boxe anglaise Alexandre T. J’ai sollicité Alexandre T. dès le début de ma thèse, en tant qu’interlocuteur passionné et actif dans plusieurs disciplines. Dès qu’il fut question de m’exposer publiquement en tant que corps ébrieux, Alexandre s’exposa à mes côtés. Sa présence et sa performance, qui aurait pu mettre en exergue à mes yeux mon corps en tant que corps pathologique, gauche, affadi, eût sur moi un effet tout inverse. Alexandre me permettait de me déprendre de toutes velléités de construction identitaire, ouvrant la voie à un hédonisme où prendre et recevoir des coups étaient énigmatiques et source de questionnements vivifiants. Pharmacien, musicien, danseur et bon buveur, il savait doser son explosivité dans de nombreux domaines toujours en adéquation avec les autres. Enfin, la photographe Dorothée Davoise, amie du temps de ma formation à l’ENSBA de Paris (Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris) pu également intégrer le projet, m’offrant le luxe de laisser suspendu la signification de sa présence à mes côtés – jusqu’à ce que je puisse, en m’appuyant sur le travail photographique qu’elle me fournirait -, en trouver le sens. Nathalie P. et Séverine S., AESH (accompagnante des élèves en situation de handicap), en tant que premières responsables de la classe, complétèrent le groupe d’adultes auprès duquel toutes craintes d’être entravée par mon environnement lors de mes interventions étaient levées.Ainsi entourée d’une équipe réelle, attentive à ma parole et présente le jour J, je pus errer parmi mes souvenirs pour laisser advenir quelques mélanges.
handisport
Pour aborder la thématique du handisport, qui était le fil rouge de la séquence sur laquelle j’intervenais, il ne me semblait pas nécessaire d’étudier la discipline plus que ce que j’en avais appris durant les cours que je dispensais en STAPS : les expériences et l’évolution des jeux sportifs pratiqués entre Valdo et moi constituaient une base prolifique d’actions et de réflexions pour construire mes interventions. La co-responsabilité qu’on avait l’un vis-à-vis de l’autre dans toutes nos actions, y compris celles des jeux fixait un criterium précieux, pratiqué et dicible, pour tenter de qualifier les jeux de sport entravés, et en inventer qui serait pour tous une partie de plaisir. Je savais jouer « sportivement » avec mon fils, ayant expérimenté durant des années la place que je pouvais prendre et ce que je pouvais risquer et apprendre à mon enfant du basketball, du badmington, de la gymnastique…. , malgré mes difficultés à avoir de l’équilibre, à viser et l’impossibilité de courir. Les jeux et les échanges que nous inventions depuis ses premiers mois avaient très souvent une teinte sportive : l’endurance, la précision visuelle, l’habileté était convoquées, à égalité du reste avec l’humour et le détour. Durant ces jeux, il n’était pas rare que je manifeste, la plupart du temps sur un mode comique, le fait d’être habitée par des autres, baptisés, en référence à Socrate, mes daimons. Prise par le jeu et par le regard amusé de Valdo, laisser advenir mes gestes dissidents, même s’ils apparaissaient pour contester ma volonté en me faisant rater parfois dans une relative douleur mon objectif (en me frappant moi-même, en donnant un coup de tête à Valdo) était source de joie et de liberté, dont les douleurs jamais trop vives étaient adoucies par le rire. Mais comment faire advenir ce processus ailleurs que dans l’intimité ? Comment deux espaces publics tels le stade d’honneur de Beaublanc et l’école Montmaillet pouvaient-ils accueillir le théâtre de mes daimons ?
[…]












détails et compléments sur la page CV
documentation, support de communication pour les interventions de recherche-création
Bugeat : Que faire du déséquilibre, nouveaux démons
les démons du stade
Jeux ébrieux
Présentation du travail en cours à mi-chemin, septembre 2023
fusion unie
projet de fresque sportive à destination de la Mairie de Limoges ( mai 2024)
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